Artiste Emily Carr
Œuvre Totem Poles, Kitseukla
Date de création

1912

Dimension 126,8 x 98,4 cm
Média Huile sur toile
 

 

Principales caractéristiques

Cette œuvre est essentiellement composée de couleurs chaudes. En utilisant la formule du paysage, Carr propose ici deux plans de vue. À l’avant, elle nous place un grillage de totems accentués de contours distincts. Un de ceux-ci traverse verticalement le centre de la toile et s'impose fièrement comme sujet directeur. L’artiste croyait que ces anciens arbres possédaient une âme vivante, et c’est sûrement pourquoi elle les peignait avec autant d’ardeur. À l’arrière, elle nous fait découvrir un village aux lignes sinueuses ainsi qu’un ciel matinal plutôt brumeux. Ce dernier est constitué de touches saccadées laissant deviner le geste actif d’une artiste passionnée. Emily Carr dessinait souvent en plein air et devenait mystérieuse aux yeux des Amérindiens qui la regardaient travailler. Ainsi, en utilisant une palette de couleurs variées, Carr essayait de faire ressortir l’expressivité de ses sujets, tout comme les postimpressionnistes le faisaient à l’époque.

 

Situation dans l’œuvre de l’artiste

À la fin du 19e et au début du 20e siècles, tous, ou presque, considéraient que les peuples indigènes de l’Ouest de l’Amérique étaient menacés de disparition. Plusieurs artistes de l’époque tels Georges Catlin, Paul Kane et Edward Curtis se donnèrent alors comme mission de réaliser des œuvres de type reportage ethnographique afin de capter les derniers indices des occupations amérindiennes, avant qu’ils ne soient entre autres, tous assimilés par leurs colonisateurs. Emily Carr se chargea d’un devoir semblable; celui d’inventorier les mâts totémiques de l’Ouest canadien, «au moment même où le Canada, par ses politiques d’assimilation et de rejet des potlatch et autres pratiques de la culture indigène, tâchait de supprimer la culture des Premières Nations.» 1

Suite à quelques voyages entrepris essentiellement pour sa formation artistique, Emily prit contact avec le postimpressionnisme vers 1910, lorsqu’elle était encore en France, et déjà, en 1911, l’artiste exposait à Paris au Salon d’Automne. En relation directe avec l’avant-garde artistique, Carr gardait toutefois en tête le désir de peindre les villages des Premières Nations et les paysages sauvages de la Colombie-Britannique. Elle voulait concevoir une représentation presque idyllique et mythique de l’existence de ces peuples. «Carr affirmait que l’art des Amérindiens de la côte ouest du Canada peut véritablement être qualifié de canadien, car il est l’essence même du Canada dans son inspiration, sa production et ses matériaux.» 2 Elle créait des tableaux où les mâts totémiques exprimaient les rapports ambigus du modernisme et de la culture des Autochtones. Ces troncs d’arbres, intentionnellement modifiés par des peuples indigènes, se tenaient fièrement debout et droits au centre d’une nature vierge, comme s’ils défendaient et revendiquaient leur présence et leur droit d’occupation des lieux, tout comme l’art moderne qui tentait de s’infiltrer au Canada.

 

Situation de l’œuvre dans son contexte

Emily Carr entreprit de voyager à différents endroits afin de parfaire sa formation artistique. D’abord à San Francisco, puis à Londres et enfin à Paris, vers 1910, où elle fit connaissance du «nouvel art», comme elle se plaisait à l’appeler. Elle subira l’influence de nombreux artistes, entre autres des fauves, et réorientera son art en se rattachant toutefois aux thèmes qu’elle affectionnait le plus, soit les paysages et l’art des Autochtones de l’Ouest canadien.

À l’automne 1927, Emily Carr fut invitée par Eric Brown, le directeur de la Galerie nationale du Canada, à participer à l’exposition de l’art de la côte ouest du Canada «Native and Modern» organisée par le Musée des beaux-arts du Canada et le Musée national à Ottawa. Le but de cet événement était entre autres de montrer l’art des Indiens de la côte ouest américaine en relation avec la peinture moderne, basée sur cette même thématique, soit la représentation imagée de l’art autochtone. Emily expose 26 de ses tableaux de même que quelques poteries et tapis qu’elle avait réalisés auparavant. L’art d’Emily s’insérait parfaitement dans cette combinaison et son voyage dans l’Est canadien lui permit d’être en contact avec Lawren Harris, un membre du Groupe des Sept qui allait grandement changer sa vie et l’aider dans sa propre perception et l’interprétation de son art.

 

Conclusion

C’est ainsi que par l’entremise de nombreux voyages, en Europe, en Amérique et dans l’Ouest Canadien, Emily Carr a su développer une thématique qui lui soit bien à elle. Aussi, c’est en visitant l’Est du Canada qu’elle a pu rencontrer des artistes qui allaient lui permettrent d’explorer toutes les facettes de ses talents et de foncer vers la gloire. Bien qu’elle peignait des sujets éphémères, soit différents aspects d’une culture en voie de disparaître, Carr a su sensibiliser les Canadiens à ce qui les entouraient. Elle, et d’autres artistes, ont introduit les tendances du nouvel art d’un bout à l’autre du Canada, elle a fait découvrir au monde des endroits qui étaient méconnus de plusieurs et a su glorifier des peuples indigènes au même moment où tous les habitants de l’Ouest canadien, ou presque, les méprisaient. Pendant que le gouvernement s’acharnait à vouloir détruire l’ensemble de la culture amérindienne, Emily a capté des images stupéfiantes de villages et de totems indigènes et leur a offert une nouvelle vie. Ces œuvres ne font pas que montrer les vestiges de la culture aborigène de l’ouest de l’Amérique du Nord, elles invitent le spectateur à constater la beauté et l’expressivité de l’art, qu’il soit moderne ou autochtone. Il ne faut donc pas s’étonner qu’Emily Carr soit une des artistes les plus reconnues et appréciées du Canada.

 

 

1 MURRAY, Joan. La naissance de la Modernité. Le postimpressionnisme au Canada d’environ 1900 à 1920. Oshawa (Ontario), The Robert McLaughlin Gallery, 2003, p.47.

2 SHADBOLT, Doris. Emily Carr, Ottawa, Musée des beaux-arts du Canada, 1990, p.109.

 

Bibliographie

CARR, Emily. 1973. Klee Wyck. Ottawa : Le Cercle du Livre de France Ltée, 167 p.

FENTON, Terry & Karen Wilkin. 1978. Modern painting in Canada. Edmonton: Hurtig Publishers, 119 p.

FRANCIS, Daniel.1993. The Imaginary Indian. The Image of the Indian in Canadian Culture. Vancouver: Arsenal Pulp Press, p.13-43.

FULFORD, Robert. 1993. «The trouble with Emily», Canadian Art. vol.10, no.4, p.32-39.

MELLEN, Peter. 1970. The Group of Seven. Toronto : McClelland and Stewart Limited, 231 p.

MURRAY, Joan. 1989. Le Groupe des Sept. Laprairie (Qc) : Éditions Marcel Broquet, 96 p.

MURRAY, Joan. 2003. La naissance de la Modernité. Le postimpressionnisme au Canada d’environ 1900 à 1920. Oshawa (Ontario) : The Robert McLaughlin Gallery,  160 p.

NEWLANDS, Anne. 1996. Emily Carr. An introduction to her life and art. Ontario: Firefly Book, 64 p.

SHADBOLT, Doris. 1990. Emily Carr. Ottawa : Musée des beaux-arts du Canada,  240 p.

THOM, Ian M. 1991. Emily Carr en France. Catalogue d’exposition du Musée de beaux-arts de Vancouver : Canada, Metropolitan Press Ltd., 75 p.

SHADBOLT, Doris. Emily Carr.  Fondation Historica du Canada, 2005.

http://www.thecanadianencyclopedia.com/...

IREDALE, Jennifer. Emily Carr. Chez elle et au travail. B.C. Heritage Branch, 1997.

http://collections.ic.gc.ca/EmilyCarrHomeWork/

 

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Claudine Tellier

 

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